Face à la crise, le PDG de TotalEnergies plafonne les prix et engrange des milliards
Malgré la guerre, le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanns a plafonné les prix du carburant en France. Une stratégie payante qui a dopé le bénéfice net de 72 % malgré les pertes initiales.

C'est l'histoire d'un président-directeur général d'une entreprise énergétique qui a décidé, à l'encontre de la tendance mondiale des autres sociétés du secteur, de ne pas céder à la flambée des prix mondiaux du carburant après le déclenchement et la prolongation de la guerre entre les États-Unis et Israël d'une part, et l'Iran d'autre part. Il a refusé de maximiser ses profits en profitant du fait que les automobilistes ont impérativement besoin de carburant et paieraient n'importe quel prix affiché par les stations, tout en se passant des décisions gouvernementales. Patrick Pouyanns, 63 ans, directeur général du géant pétrolier français TotalEnergies, a fait perdre des centaines de millions d'euros à son entreprise, avant qu'il n'apparaître finalement qu'il lui a rapporté des milliards.
Dès le début du conflit, et plus particulièrement après le blocus du détroit d'Ormuz, alors que les prix de l'essence et du diesel s'envolaient dans les stations-service, Patrick Pouyanns a pris une décision radicale : en France, le carburant ne dépasserait pas 1,99 euro le litre (2,29 euros pour le gazole). Il s'en est tenu à cette ligne, même lorsque les prix les plus bas chez ses concurrents grimpaient à 2,20 euros le litre, voire 2,29 euros pour les carburants premium. En apparence, et selon les calculs des économistes en France, cette mesure a coûté entre 250 et 300 millions d'euros cette année à TotalEnergies, société cotée en bourse. Les actionnaires, les investisseurs et le conseil d'administration s'apprêtaient à poser des questions incisives au dirigeant concernant ces pertes. C'est alors que Pouyanns leur a révélé les chiffres : le bénéfice net du premier semestre 2026 a progressé de 11,2 milliards de dollars, soit une hausse de 72 % par rapport au bénéfice net de l'année précédente.
L'ascension du bulldozer
Patrick Pouyanns, en poste depuis 2014 — après le décès tragique de son prédécesseur Christophe de Margerie dans un accident d'avion en Russie —, s'est vu accorder une prolongation de mandat de trois ans et est devenu un héros pour de nombreux conducteurs à Paris. L'explosion de la demande dans les stations Total a totalement compensé les pertes engendrées par le plafonnement des prix. Ce choix a naturellementsuscité d'autres réactions. La France insoumise, parti de gauche radicale dirigé par Jean-Luc Mélanchon, a affublé Pouyanns du titre peu flatteur de profiteur de guerre.
Sous la houlette de Pouyanns, par le biais de nombreuses fusions — dont certaines avec des entreprises partiellement détenues par l'État —, TotalEnergies est devenue la cinquième compagnie pétrolière mondiale, modifiant en 2021 son nom de Total vers sa dénomination actuelle. Il connaît l'entreprise sur le bout des doigts après avoir occupé des fonctions en Angola, au Qatar et au Canada, entre autres, avant de rejoindre le siège social en France, où la presse l'a surnommé Le Bulldozer.
Pouyanns a bâti pour le groupe et ses actionnaires un portefeuille diversifié : sa stratégie se concentre sur les énergies renouvelables et les hydrocarbures, de quoi rassurer les écolos, tout en continuant de s'appuyer sur les énergies fossiles. En outre, l'entreprise possède des investissements massifs dans des fermes éoliennes en France et développe parallèlement de nouveaux gégants pétroliers au Qatar, au Suriname et au Nigéria.
Un profil politique au service du capital
Patrick Pouyanns n'a pas emprunté la voie des affaires traditionnelle. Diplômé en ingénierie de deux des instituts les plus prestigieux de Paris, il a emboîté le pas de son père, douanier, pour entamer une carrière de haut fonctionnaire. Il est passé par le ministère de l'Industrie, a été conseiller technique de l'ancien Premier ministre Edouard Balladur, puis directeur de cabinet du ministre François Fillon, avant de quitter la politique en 1997. Il a immédiatement rejoint le groupe, occupant divers postes de direction au sein des divisions finances, stratégie et chimie, et a présidé la branche raffinage-chimie avant d'accéder au poste de directeur général.
Son salaire annuel est estimé à plusieurs dizaines de millions d'euros et il a reçu les insignes d'officier de la Légion d'honneur pour son action publique et professionnelle. Ses liens étroits avec l'establishment et les décideurs sont restés intacts. Pouyanns a compris qu'il rendait un fier service au gouvernement français en plafonnant les prix dans les stations Total, une mesure qui a évité à l'exécutif de verser des subventions massives pour modérer les tarifs. Pouyanns a peut-átre l'âme d'un homme politique, mais il porte aujourd'hui le costume de dirigeant d'une multinationale. Il avait conditionné ce plafonnement à l'absence d'instauration d'une taxe sur les superprofits par le gouvernement, une exigence qu'Emmanuel Macron et son ministère ont acceptée.
Entre loyauté et rentabilité
Les concurrents locaux n'ont guère apprécié cette stratégie, arguant que le plafonnement fausse la libre concurrence. Autrement dit, Pouyanns, à la tête d'un groupe capitaliste voué aux intérâts de ses actionnaires, aurait d» laisser les prix s'enflammer. Il a préféré une formule socio-capitaliste : veiller à ce que la hausse des cours ne pèse pas entièrement sur le pouvoir d'achat des automobilistes. En retour, les conducteurs ont afflué en masse vers les stations Total, d'autant que le PDG s'est engagé à maintenir le plafonnement jusqu'à la fin de la guerre du Golfe.
La méthode Pouyanns fait des émules hors de France. Le groupe énergétique italien Eni a ainsi limité le prix de l'essence à 1,99 euro le litre. Eux aussi ont vu les interminables files d'attente s'allonger sur les autoroutes françaises aux stations Total, en pleine période de grands départs en vacances, et ont assisté à la progression de la part de marché de Total, grimpant à 25 %. Pour de nombreux automobilistes, le carburant est un bien de première nécessité pour travailler et vivre, et ils estiment que Total a contribué à l'effort national face à la vie chère. Dans les années à venir, lorsque les cours de l'nergie se normaliseront, Total bénéficiera d'une image de marque renforcée et d'une reconnaissance durable auprès de millions de conducteurs.





