Pourquoi les Milliardaires Achètent-ils en Discret des Terres à Travers le Monde ?

Des milliardaires comme Jeff Bezos, Bill Gates et Mark Zuckerberg s'approprient des millions de dunams de terres mondiales pour la conservation, l'agriculture et des retraites privées.

Source :Globes
Pourquoi les Milliardaires Achètent-ils en Discret des Terres à Travers le Monde ?
Illustration FilIsrael : AI Generated

Dans la municipalité isolée d'Arjeplog, en Suède, une vaste forêt de conifères s'étend à perte de vue, parsemée de lacs immaculés et de paysages sauvages. C'est le genre d'espace indompté qui semble échapper à toute logique commerciale. Pourtant, 150 000 dunams de cette forêt nordique—soit plus de deux fois la superficie de Manhattan—ont récemment changé de mains, acquis par Alex Karp, cofondateur et PDG de Palantir. Karp, dont la fortune est estimée par Forbes à 22 milliards de dollars, a déboursé 22 millions de dollars pour ces terres forestières. Cet achat vient s'ajouter à un portefeuille croissant de vastes domaines, incluant le ranch du monastère Saint-Benoît dans le Colorado, une propriété de 15 000 dunams achetée en décembre dernier pour 120 millions de dollars.

Karp est loin d'être le seul. L'acquisition de terres naturelles à grande échelle est devenue une tendance majeure parmi les ultra-riches de la planète. L'un des pionniers de ce phénomène est Johan Eliasch, homme d'affaires suédoiso-britannique et ancien PDG du géant des articles de sport HEAD. Dès 2005, Eliasch a acquis environ 1,6 million de dunams de forêt tropicale dans l'Amazonie brésilienne—soit environ 2,5 fois la superficie de New York. Il a ensuite racheté Gethal Amazonas, un exportateur de bois local, dans le seul but de cesser immédiatement ses activités d'abattage et de préserver l'écosystème.

Tim Sweeney, fondateur et PDG d'Epic Games, la société à l'origine du jeu vidéo Fortnite, détient une fortune estimée entre 5 et 9 milliards de dollars. Depuis 2008, au cœur de la crise immobilière américaine, Sweeney a systématiquement accumulé des dizaines de milliers de dunams de nature sauvage, de forêts vierges et de crêtes montagneuses à travers la Caroline du Nord. Il a ainsi amassé plus de 200 000 dunams, incluant la réserve de Box Creek et la réserve de Southern Yellow Mountain dans les Appalaches.

La Mécanique Économique de la Nature

Pour comprendre pourquoi les milliardaires s'approprient ainsi la planète, il faut d'abord analyser la valeur réelle d'une forêt ou d'une terre agricole. La valorisation des terres rurales repose traditionnellement sur trois piliers distincts, chacun attirant un profil d'investisseur différent.

Le premier, et le plus ancien, est la terre elle-même. Après la crise financière de 2008, cherchant des actifs tangibles protégés contre l'inflation, les investisseurs ont redécouvert l'immobilier agricole. Les investisseurs institutionnels considèrent aujourd'hui les terres arables et forestières comme des composantes essentielles des actifs réels privés, offrant une diversification de portefeuille et une protection contre la hausse des prix.

Selon Steve Bruere, président de la société immobilière agricole Peoples Company, les terres agricoles américaines représentent à elles seule une classe d'actifs évaluée à environ 4 300 milliards de dollars. Portées par une démographie mondiale croissante et une réduction des surfaces cultivables, ces terres constituent un rempart contre les turbulences boursières. De nouveaux acteurs ont également fait leur apparition : les géants de l'intelligence artificielle, qui recherchent d'immenses superficies pour alimenter leurs centres de données.

Le deuxième pilier est le bois d'œuvre. Matière première essentielle pour la construction, l'ameublement et le papier, le bois voit généralement ses prix grimper avec l'inflation. Une analyse de la société d'investissement Nuveen portant sur la période 1991-2024 montre que les rendements forestiers américains suivent l'évolution de l'inflation, évoluant souvent à l'inverse des actions et des obligations.

L'Essor des Crédits Carbone

Le troisième pilier, beaucoup plus récent, envisage la forêt comme un actif climatique passif : le stockage du carbone. Les arbres absorbent et retiennent le dioxyde de carbone, donnant naissance au marché des crédits carbone. Les entreprises émettrices de gaz à effet de serre achètent ces crédits pour compenser leur empreinte.

À Bornéo, en Indonésie, le projet Rimba Raya protège une vaste forêt de tourbières qui devait être convertie en plantations de palmiers à huile, vendant des crédits carbone grâce au volume de CO2 maintenu sous terre. De nouveaux projets reboisent des terres dégradées pour capturer le carbone atmosphérique, répondant aux engagements de neutralité carbone de géants technologiques tels que Google et Tencent, dont la consommation énergétique liée à l'IA ne cesse de croître.

Conservation et Controverse

Les motivations de ces acquisitions varient considérablement. Tim Sweeney achète des terres pour les préserver à perpétuité, imposant des servitudes de conservation strictes pour interdire toute construction ou exploitation future. À l'inverse, Bill Gates considère la terre comme une usine productive, gérant 1,1 million de dunams pour générer des rendements stables finançant des programmes de santé.

Jeff Bezos a acquis de vastes étendues de terres arides au Texas pour implanter le site de lancement de Blue Origin, tandis que Mark Zuckerberg développe un complexe sécurisé de plus de 9 300 dunams à Kauai, à Hawaï. Cependant, ces acquisitions suscitent des résistances locales, soulevant des questions cruciales sur la souveraineté des ressources et les inégalités croissantes face à la privatisation de la nature.

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