Un fossé de populisme : quand la sécurité nationale est retournée à l'âge de pierre

Il s'agit d'une régression technologique et d'une illusion opérationnelle. Alors que les concepts de sécurité modernes reposent sur des systèmes d'intelligence artificielle, des drones, des radars périphériques, des capteurs thermiques et des capteurs souterrains, l'installation de crocodiles est une solution primitive de l'époque médiévale.

YnetAuteurs : Mohammed Wattad, Tal Mimran et Elyakim Rubinstein
Source
Un fossé de populisme : quand la sécurité nationale est retournée à l'âge de pierre
Photo : Ynet / צילום: דוברות השר איתמר בן גביר

Nous avons été stupéfaits de lire le plan des ministres Itamar Ben Gvir et Orit Struck visant à entourer la prison de Ketziot de crocodiles. Nous pensions qu'il s'agissait peut-être d'une blague ratée, mais dans notre pays aujourd'hui, il n'y a pas de coup d'éclat qui ne verrait pas le jour. Et en effet, la décision de placer des crocodiles comme « obstacle vivant » autour des prisons de sécurité est bien plus qu'une curiosité absurde ou un énième titre dans le cadre de la provocation médiatique de service. C'est le reflet concentré d'un processus dangereux qui se déroule au sein des mécanismes de l'État : la transformation du système de sécurité nationale et de protection de l'environnement, passant de mécanismes professionnels fondés sur des preuves à un cirque romain où la politique du spectacle remplace le bon sens.

Sous le masque grotesque d'un fossé médiéval au cœur du Néguev se cache un effondrement normatif qui traverse toutes les branches du droit et des disciplines : du droit administratif et constitutionnel, au droit pénal et au droit hébraïque, en passant par le droit international, la législation environnementale, ainsi que les aspects opérationnels, budgétaires et d'image. En effet, il est nécessaire de veiller attentivement à ce que les détenus de sécurité, comme les détenus en général, ne s'évadent pas et ne mettent pas en danger la sécurité publique, mais ce n'est absolument pas la voie à suivre.

Absurdité juridique et constitutionnelle

En guise de point de départ, le droit administratif définit le cadre juridique qui examine la manière dont les décisions sont prises par le gouvernement, et au sein de celui-ci — par le ministère de la Sécurité nationale et le ministère de la Protection de l'environnement, lorsque le principe de légalité de l'administration, pierre angulaire de ce domaine, établit que le pouvoir exécutif a le droit d'agir uniquement conformément aux pouvoirs qui lui sont expressément conférés par la loi. Naturellement, il n'y a aucune trace dans la législation israélienne d'une autorité permettant de conclure des contrats avec une zoologie de prédateurs dans le cadre de moyens d'incarcération, de sécurité ou de protection de l'environnement. Ainsi, l'utilisation de « mesures de dissuasion » sous forme de reptiles prédateurs ne dépasse pas seulement les limites du caractère raisonnable et de la mesure appropriée à un degré extrême — elle constitue un excès de pouvoir grave et explicite (Ultra Vires). En conséquence, cette mesure est entachée d'une illégalité flagrante, qui appellera des recours devant la Cour suprême avant même que le premier crocodile ne soit livré à son « nouveau lieu de travail ».

Sur les plans constitutionnel et pénal, cette idée sape les fondements de la relation entre l'État et les personnes placées sous sa garde. La Loi fondamentale : « Dignité et liberté humaine » n'est pas suspendue à l'entrée d'une prison de sécurité ; elle garantit les droits fondamentaux de chaque personne, y compris d'un prisonnier qui a été condamné. La punition ou la détention dans des conditions qui exposent une personne à un danger constant pour sa vie de la part d'animaux prédateurs constitue un traitement cruel, inhumain et dégradant, directement contraire à l'esprit de la loi et aux arrêts de la Cour suprême.

Principes du droit hébraïque

Face à ces concepts primitifs, il convient de se tourner vers les principes du droit hébraïque, qui interdit également une telle démarche en principe. Un fondement moral et juridique central dans la Halakha est l'interdiction « ne mets pas de sang dans ta maison » (Deutéronome 22:8) — un commandement explicite imposant un devoir actif de prévenir les dangers et les menaces pour la vie et d'éliminer tout facteur susceptible de conduire à une catastrophe. La Halakha ne se limite pas à la prévention des dangers environnementaux passifs, mais établit une interdiction catégorique de créer des dangers actifs sous forme de bêtes sauvages.

Dans le traité Bava Kamma (15:2), une règle ferme est établie interdisant à une personne d'élever un chien méchant ou une bête sauvage à moins qu'elle ne soit enchaînée avec des chaînes de fer empêchant toute possibilité de dommage et de peur. Les autorités halakhiques à travers les générations — de Maïmonide au Choulhan Aroukh — ont estimé que garder des prédateurs dans un espace où il y a contact avec des personnes, et avec l'intention d'inspirer la terreur, est une violation grave des lois de préservation de la vie.


Échec opérationnel et conséquences internationales

L'utilisation d'animaux prédateurs comme mesure de sécurité sape le concept classique de dissuasion et le remplace par une pratique de punition spectaculaire. Au lieu de créer une dissuasion, une telle démarche produit l'effet inverse : elle présente les détenus de sécurité comme des combattants défiant un mécanisme primitif d'oppression, et augmente ainsi leur prestige symbolique. Une analyse sociologique des institutions totalitaires montre que la détérioration vers des pratiques de ce genre s'infiltre dans la société qui incarcère, crée un engourdissement collectif et normalise la violence institutionnalisée.

Sur la scène internationale, les conséquences ne sont pas moins dévastatrices. Israël est signataire de conventions internationales centrales dans le domaine de la protection des droits de l'homme. Transformer un centre de détention en un complexe entouré d'animaux prédateurs marque Israël comme un pays qui viole grossièrement les normes internationales fondamentales. Une telle mesure n'est pas seulement une tache morale indélébile, mais une arme juridique qui sera utilisée par les ennemis d'Israël qui s'empresseront d'attaquer la légalité de la mesure devant les institutions internationales.

Même sur le plan pratique, la proposition révèle un grave échec de gestion et opérationnel. Un fossé rempli d'animaux prédateurs ne fait pas de distinction entre un prisonnier évadé et un gardien tombé, un combattant d'unité spéciale lors de la répression d'une situation d'urgence, ou un technicien. En cas d'incendie, de cas médical urgent ou de tremblement de terre, le fossé et les prédateurs qu'il contient entraveront mortellement les forces de secours.

Régression technologique

Alors que les concepts de sécurité modernes reposent sur des systèmes d'intelligence artificielle, des drones, des radars périphériques, des capteurs thermiques et des capteurs souterrains, l'installation de crocodiles est une solution primitive de l'époque médiévale. De plus, les crocodiles sont des reptiles à sang froid ; lors des froides nuits d'hiver dans le désert, ils entrent dans un ralentissement métabolique et sont presque inactifs. Compter sur un reptile gelé comme barrière de sécurité continue signifie un échec opérationnel et un manque de logique fondamentale.

L'idée de transformer les crocodiles en mesure de sécurité frise l'abus sadique des droits des animaux. Garder des prédateurs dans des conditions de captivité difficiles, sans habitat approprié, est une violation grave de la loi sur la protection des animaux. Sur le plan budgétaire, c'est un gaspillage flagrant de fonds publics en faveur de la pyrotechnie médiatique, alors que les besoins opérationnels réels du système restent affamés de budget.

Les crocodiles dans le fossé ne sont pas destinés à dissuader les détenus de sécurité — ils sont destinés à alimenter le flux des électeurs. C'est une politique de symboles violents qui remplace un concept de sécurité professionnel par une démonstration de barbarie feinte. Nous voulons croire que cette idée délirante sera mise au placard aussi vite qu'elle est venue. Les crocodiles resteront peut-être en dehors du fossé, mais la barbarie et le mépris moral qu'ils représentent menacent de dévorer les institutions publiques qui restent encore debout.

Prof. Mohammed Wattad, professeur (droit), président de l'Academic College de Ramat Gan. Dr. Tal Mimran, membre du corps professoral de l'Academic College de Safed et chercheur principal au Tachlit Institute. Elyakim Rubinstein, président de l'Academic College d'Ashkelon, et ancien vice-président de la Cour suprême et procureur général du gouvernement.

Dans la même rubrique