« Tir fratricide » ? L'erreur qui pourrait coûter les élections au « bloc du changement » | Yoram Dori
En politique, tout désaccord interne n'est pas un dommage. Parfois, il fait partie d'une stratégie visant à augmenter le nombre d'électeurs pour l'ensemble du camp.
Presque toute critique interne au sein du camp appelé « bloc du changement » est immédiatement définie par ses membres comme une atteinte au camp, comme un affaiblissement ou, en bref, comme un « tir fratricide ». Cependant, la réalité politique est beaucoup plus complexe.
Premièrement, il convient de rappeler que l'expression elle-même ne décrit pas un phénomène militaire réel. La politique l'a adoptée pour décrire la critique interne, mais elle est parfois utilisée pour faire taire les opinions divergentes. Le « bloc du changement » n'est pas un parti unique. Il est composé de partis très différents les uns des autres, ayant des visions du monde différentes et parfois opposées. Tenter de leur imposer à tous une uniformité des messages et de pensée n'est pas seulement irréaliste, c'est aussi nuisible d'un point de vue démocratique. De plus, même d'un point de vue électoral, l'uniformité absolue n'est pas nécessairement la bonne stratégie.
Une campagne électorale est une lutte pour différents publics cibles. Un parti au sein du bloc peut mettre en avant des positions plus à gauche et attirer des électeurs qui, autrement, resteraient chez eux. Parallèlement, un autre parti au sein du même bloc peut s'adresser au centre et même à la droite modérée, tentant de convaincre les électeurs de passer d'un camp à l'autre. Ce sont précisément les différences entre les partis qui peuvent élargir la base de soutien de l'ensemble du camp. Lorsque tous les partis semblent identiques, ils se disputent les mêmes voix au lieu d'élargir le cercle des électeurs.
Lors de la campagne électorale pour le poste de Premier ministre en 1996, où Shimon Peres affrontait Benyamin Nétanyahou, il y avait une réflexion stratégique intéressante dans l'équipe de campagne de Peres : les responsables de campagne ont demandé aux dirigeants du Meretz, Yossi Sarid et Yair Tzaban, de critiquer Peres par la gauche. L'idée était simple : si Peres était attaqué par la gauche, il paraîtrait moins à gauche aux yeux des électeurs centristes et pourrait les attirer à lui.
Cette manœuvre n'a pas été mise en œuvre. Les dirigeants du Meretz ont choisi de ne pas agir ainsi, et la suite est connue : Benyamin Nétanyahou a remporté les élections avec une marge infime. Nous en subissons encore les conséquences aujourd'hui. Impossible de savoir si une critique venant de la gauche aurait changé les résultats des élections, mais cet exemple illustre qu'en politique, tout désaccord interne n'est pas un dommage. Parfois, il fait partie d'une stratégie large visant à augmenter le nombre d'électeurs pour l'ensemble du camp.
La démocratie n'exige pas l'uniformité de pensée. Au contraire, elle est construite sur le débat, sur le désaccord et sur la possibilité de présenter différentes nuances de vision du monde. Quiconque tente de transformer chaque critique en « tir fratricide » ne renforce pas son camp, il risque au contraire de le réduire. Il est souhaitable de cesser de craindre les désaccords légitimes et de comprendre que, bien souvent, ils ne sont pas le signe d'une faiblesse, mais plutôt de la force d'un camp démocratique et sûr de lui. Laissez les différences gagner, car l'uniformité pourrait mener à une nouvelle défaite.



