Comment le "Seizieme Mouton" s'est reuni en temps de guerre pour guerir Israel
Un nouveau documentaire sur yes Docu retrace la tournee de reunion triomphale du "Seizieme Mouton". Nes en temps de guerre, ces concerts nostalgiques sont devenus un exutoire.

Comment nait une reunion ? Cette question trouve sa reponse dans le film documentaire realise par le cineaste Ran Tal et monte par Nili Feller, qui suit la tournee de reunion des membres du "Seizieme Mouton" (Ha-Keves ha-Shisha Asar), actuellement diffuse sur yes Docu. Comme il sied a un spectacle appuye sur des chansons du passe, ce documentaire recommande s'ouvre sur une scene d'archives. On y voit (en noir et blanc bien sur) feu Daniel Peor presenter Gidi Gov, Yehudit Ravitz, David Broza et Yoni Rechter version 1978 — tous encore chevelus et bruns — interpretant la chanson "Sgurot Gan" tiree de l'album pour enfants de Yehonatan Geffen, paru a l'epoque. Ce meme album deviendra par la suite l'un des plus cheris de la musique israelienne, un opus qui continue de s'adresser aux enfants de tous ages — et selon le documentaire, egalement dans chaque pays ou resident des Israeliens, dont certains ont desormais l'age de ses interpretes de la fin des annees soixante-dix.
La camera glisse du passe lointain au passe plus proche, suivant le dos des vieillissants Gov et Broza s'avançant vers la scene, tandis que s'affiche a l'ecran : "Janvier 2025, 473e jour de guerre", la date a laquelle s'est tenue la premiere de la tournee de reunion. Juste avant que la troupe ne soit accueillie par des applaudissements nourris au Hehal HaTarbut de Tel-Aviv, Ravitz repete encore rapidement l'une des chansons, et Gov s'assied sur une chaise en lancant d'un ton leger : "Les gars, zut alors. C'est juste un concert." Mais cette tournee, amorcee durant l'hiver 2025 et qui n'a cesse de croitre jusqu'a s'achever recemment, etait bien plus qu'un simple concert.
Precisement parce qu'elle a debute en temps de guerre, alors qu'Israel leche encore ses plaies, reclame le retour des otages et proteste contre la faillite politique, les chansons innocentes et anciennes du "Mouton" n'etaient pas seulement une capsule temporelle douce retiree d'une etagere lointaine pour etre servie au public. C'etait un sedatif visant a estomper legerement la realite et a crier, comme le dit Ravitz dans un beau moment du film, "et la douleur, et la nostalgia, et la guerre". On a l'impression que la derniere fois que des dizaines de milliers d'Israeliens ont ete aussi emues par des chansons ecrites ici dans les annees 70 et interpretees par un ensemble du passe redecouvert remonte sur scene, remonte a la derniere reunion du groupe Kaveret. Depuis, ces nombreux Israeliens n'ont eu que trop peu de raisons de se rejouir en raison de la musique, ou de la situation.
Car au fond de nous, nous restons tous un peu des enfants, et s'il n'y a personne pour nous proteger a l'exterieur et que ce n'est pas seulement notre jardin d'enfants qui ferme, autant que la musique vienne combler ce manque. Quiconque s'est assis dans les salles et amphitheatres ou s'est arretee cette longue tournee, et a contemple la troupe vieillissante chantant sur scene, y a vu aussi quelque chose de lui-meme. Jusqu'a cette tournee, les membres du "Mouton" s'etaient reunis a deux reprises, mais modestement. La premiere fois dans l'emission "Layla Gov" au milieu des annees quatre-vingt-dix, la seconde dans "Yoni's Giraffe", l'album pour enfants de Rechter sorti en 2019. Mais lorsque le grand pianiste tente d'expliquer pourquoi cette reunion sur scene — un vœu cher a beaucoup pendant de nombreuses annees — s'est produite precisement en temps de guerre, il evoque entre autres l'absence prolongee de Ravitz des scenes ainsi que la disparition de Geffen, l'auteur du livre dont l'album mythique etait tire.
Bien que tous les impliques aient cru en une forte demande, ils ne pouvaient reellement imaginer a quel point. Il ne s'agissait pas d'un travail bâcle monte a la hâte pour de l'argent facile. Broza raconte ici qu'ils ont eu besoin de temps pour trouver leur nouveau point de jonction en tant qu'quatuor. Leurs rencontres avec les musiciens se sont deroulees en secret, craignant que le spectacle ne se concrétise pas et qu'il soit vain de susciter trop d'attentes. Geffen, qui raconte plus tard dans un extrait d'archive qu'il a ecrit "Le Mouton" en quatre jours dans un hotel bon marche a Paris notamment pour surmonter des traumatismes du passe, etait un absent present sur scene. De meme, Rechter, compositeur de la majorite des chansons de l'album, a traverse une enfance peu aisee. Et ainsi, c'est precisement a partir d'une douleur partagee qu'ils ont reussi a creer un album innocent et bienveillant sachant s'adresser aux enfants d'egal a egal. Sans condescendance, mais aussi sans infantilisme. Et les enfants — alors et sans doute depuis — captent le moment ou l'on essaie de les rouler.
A l'instar du rythme d'ecriture rapide de Geffen, Rechter n'a pas eu besoin de beaucoup de jours pour achever sa contribution. Bien que Geffen et Rechter soulignent la rapidite avec laquelle les chansons ont ete ecrites, ce dernier insiste sur le fait que malgre la connexion immediate entre les mots et les melodies, une certaine distance a ete preservee entre eux sur le plan personnel. "Le Seizieme Mouton" fut un carrefour ou se sont croisees cinq des figures montantes de la musique israelienne de la fin des annees soixante-dix, et les membres de ce groupe n'ont cesse de collaborer alors. Rechter et Ravitz ont monte un spectacle commun, Rechter a produit le premier album de Gov (tous deux etant passes par Kaveret), pour lequel Ravitz a ecrit une chanson, et Broza a participe au spectacle "Conversations de salon" de Geffen, menant les deux hommes a une longue association d'ecriture et de scene.
Pres de 50 ans apres sa redaction et son enregistrement, "Le Mouton" est bien plus qu'un simple album formidable que des adultes — jeunes a l'epoque — ont ecrit et chante pour des enfants devenus parents a leur tour. Quiconque a ecoute a l'epoque les compositions brillantes de Rechter a saisi qu'elles dialoguaient, meme modestement, avec des genres peu conventionnels pour les enfants tels que le jazz et meme le rock progressif, comme en temoigne son superbe travail aux claviers sur "Kmo Yam". Rechter ne fut pas le seul musicien a contribuer a la riche palette sonore de l'album. "Le Mouton" a certes ete enregistre aux studios Triton, le studio Abbey Road local, a une epoque ou l'on laissait aux musiciens une grande liberte de jeu. La maison de disques, qui ne croyait pas au projet a l'epoque, n'avait pas octroye beaucoup d'heures de studio. Pourtant, ceux qui ont joue sur l'album aux cotes de Rechter — Shem Tov Levi a la flute, Shlomo Yidov aux guitares, Alon Hillel a la batterie et Arnon Patti a la basse — ont reussi a sonner comme un ensemble comprenant que les parents aussi devaient apprecier le disque achete pour leur progeniture.
Les arrangements prepares par Rechter pour la tournee de reunion dialoguaient d'une certaine maniere avec l'esprit du vieux disque, tout en mesurant la necessite de reactualiser les classiques afin que la performance ne ressemble pas a un disque d'antan joue sur scene par des personnes agees de 46 ans de plus. Au vu du succes fou de la tournee de reunion, il convient de souligner que la tournee originale fut un echec retentissant. Ravitz confie avec le sourire : "Comment cela peut-il bien tourner quand tout le monde boit du brandy en permanence ?" Meme le mouton achete par Geffen pour le spectacle, dote d'un comportement typique de mouton lorsqu'il n'a rien de mieux a faire, ne s'est pas revele etre un formidable argument de vente. Avec le recul, Rechter et Broza mesurent a quel point c'etait terrible et inutile. Non seulement le mouton a souffert lors des representations de 1978, mais Rechter n'en a guere profite. Heureusement, l'epoque n'a pas dure trop longtemps.
Il semble que l'une des raisons du succes fou de la tournee de reunion — au-dela du besoin de nostalgie du public — reside dans l'insistance de Rechter a concevoir un spectacle soigneusement rode, repondant aussi aux attentes des participants. Ainsi, l'un des moutons du troupeau explique dans un beau moment du documentaire qu'il devait egalement jouer le role du berger. Non seulement en ressuscitant les classiques du "Mouton", mais aussi en les reliant aux chansons des carrieres solo de chacun des quatre artistes nees apres cet album. La bonne jonction entre les materiaux crees alors — et depuis — a non seulement legitime la soif de billets pour un spectacle prolonge sans fin, constituant une pause indispensable face a la realite. Et malgre les affirmations repetees des quatre participants tout au long du film selon lesquelles la nostalgie n'etait pas un critere pour eux, il est difficile de ne pas apercevoir leur plaisir partage lors de ces retrouvailles. Presque autant que le public privilegie venu renouer avec la bande originale de son enfance et de sa jeunesse.





