Polygamie, virginité et harcèlement : L'homme qui brise les tabous au Maroc
Saad Jalal, premier caricaturiste marocain à exposer en Israël, aborde le rôle de la satire dans la rupture des tabous sociaux, les défis de la liberté artistique et comment la perte tragique de son fils a transformé sa vision des conflits.

En 2022, Saad Jalal a marqué l'histoire en devenant le premier caricaturiste marocain à exposer ses œuvres lors du festival « Animix » à Tel-Aviv. Un moment particulièrement marquant de son séjour fut sa participation à la « Maroccade » à Migdal HaEmek, un festival célébrant la culture des Juifs marocains. « J'ai été stupéfait de rencontrer des Israéliens parlant notre langue et préservant nos traditions. C'est une communauté incroyablement fière », confie-t-il.
En janvier 2025, cette dynamique a franchi une nouvelle étape : le studio de Jalal à Tanger a accueilli une délégation de caricaturistes israéliens de renom, dont Michel Kichka, Uri Fink, Nosko et Omer Almaliach. C'était la première fois qu'un centre d'art arabe indépendant recevait une telle délégation, favorisant un dialogue direct entre les peuples, loin des intermédiaires politiques.
L'art comme miroir de l'histoire
Interrogé sur les risques pour sa carrière, Jalal reste déterminé : « Je suis exposé à la critique, c'est un sujet sensible au Maroc. Mais rencontrer des Israéliens ne signifie pas être d'accord avec eux. Il faut briser les murs pour avancer. Si nous ne le faisons pas, rien ne changera. » Pour lui, en période de guerre, la collaboration artistique est plus nécessaire que jamais pour dépasser les stéréotypes.
Il déplore toutefois le manque de soutien institutionnel au Maroc. « La mémoire des caricaturistes s'efface. Nos propositions au ministère de la Culture restent sans réponse depuis des années. C'est dommage, car la caricature est le miroir de l'histoire. »
Défendre les droits des femmes
Si ses débuts étaient marqués par la satire politique, Jalal se consacre désormais aux droits humains, notamment à la condition des femmes au Maroc. À travers des ateliers dans les écoles, il aborde des sujets tabous comme l'inégalité des genres, le harcèlement sexuel et les droits des mères célibataires.
« Les femmes marocaines doivent se battre pour atteindre un statut équivalent à celui des Européennes. J'utilise la caricature comme un outil de plaidoyer », explique-t-il. Selon lui, le dessin permet d'ouvrir des débats sur des sujets comme la virginité, là où un discours direct pourrait susciter une hostilité immédiate des familles.
Le regard d'un père
La perte tragique de son fils de six ans, emporté par un cancer après quatre ans de lutte, a bouleversé sa vision du monde. « Depuis sa mort, je vois les choses différemment », confie-t-il. Lors de son séjour en Israël, lorsqu'il a dû se précipiter vers un abri pendant des alertes, il n'a plus réagi en artiste, mais en père.
« Je voyais les familles et les enfants courir vers l'abri, et cela a changé ma perception. Mon fils était incroyablement courageux, il jouait au clown même à l'hôpital. La naissance de mon nouveau fils, Amir, m'aide à surmonter une partie de ma peine, mais je sens qu'une partie de moi a disparu à jamais. »





