Au cœur de l'armée cyber de la Corée du Nord : pirates d'État et cryptomonnaies
Une enquête de Reuters détaille comment la Corée du Nord recrute des enfants surdoués pour alimenter ses unités cyber, formés à mener des cyberattaques et financer le régime.

La Corée du Nord est principalement connue pour ses missiles balistiques et son arsenal nucléaire, mais l'une des armes les plus redoutables de Kim Jong Un opère derrière des écrans d'ordinateur. Depuis plus d'une décennie, le régime de Pyongyang cultive une armée de hackers chevronnés capables de s'introduire dans des réseaux mondiaux sécurisés et de détourner des milliards de dollars. Une enquête publiée par l'agence Reuters révèle comment cet État isolé repère des enfants surdoués, les forme à la cyber guerre et récompense les plus brillants par des appartements de luxe, de l'argent et un statut social privilégié.
Cette incursion rare dans les rouages du système fait suite à la cyberattaque menée le mois dernier contre la plateforme d'échange de cryptomonnaies Binance, au cours de laquelle des actifs numériques évalués à 6,3 milliards de dollars ont été dérobés. Le Federal Bureau of Investigation et l'entreprise elle-même ont attribué l'attaque à la Corée du Nord, qui nie toute implication. Des chercheurs en blockchain ont lié le braquage au groupe de hackers TraderTraitor, affilié à l'appareil cybernétique du régime.
Des bancs de l'école aux unités cyber
Le processus de sélection débute dès l'âge de 11 ou 12 ans. Chaque année, les autorités nord-coréennes sélectionnent entre 150 et 200 élèves d'exception pour étudier l'informatique. À 17 ans, les meilleurs intègrent les universités les plus prestigieuses du pays, où ils subissent de nouveaux tris. Seuls quelques-uns parviennent finalement à intégrer les unités cyber militaires.
« Ils constituent de facto l'une des armes secrètes de Kim Jong Un », a confié à Reuters Kim Hong-kwang, un défecteur nord-coréen ayant autrefois formé des hackers pour le compte du régime. Selon lui, aucun autre État ne repère aussi méthodiquement des enfants talentueux dans le but d'en faire des cybercriminels. La volonté des enfants n'entre en aucun cas en ligne de compte.
La formation comprend des mathématiques avancées, des langues étrangères, des technologies liées aux cryptomonnaies et l'analyse de systèmes informatiques étrangers. Ceux qui ne parviennent pas à intégrer les unités militaires se voient parfois confier des emplois de programmation à distance pour des entreprises occidentales, reversant l'intégralité de leurs revenus au régime.
Pour les éléments d'élite, les récompenses peuvent s'avérer considérables. Les hackers performants se voient attribuer des appartements dans la capitale, Pyongyang, atteignant parfois 132 mètres carrés, où leurs parents sont également autorisés à résider. Ils obtiennent souvent l'adhésion au parti au pouvoir, des perspectives de mariage au sein de l'élite et des autorisations de voyage vers des pays comme la Chine. Selon un défecteur, leur unité militaire peut percevoir jusqu'à 30 % des profits du braquage en dollars.
Des milliards en un clic
L'appareil de cyber guerre nord-coréen a vu le jour dès 1998, mais a acquis un statut central après l'accession au pouvoir de Kim Jong Un. En 2013, le dirigeant suprême a érigé la cyberguerre au rang d'arme essentielle aux côtés des missiles et de l'arme nucléaire. Selon les estimations des services de renseignement sud-coréens pour 2024, environ 8 400 personnes sont employées dans les opérations cybernétiques de l'État.
Lors de l'attaque contre Binance, les assaillants ont eu recours à un faux entretien d'embauche pour inoculer un logiciel malveillant sur l'ordinateur d'un employé. Ils ont ensuite exploité des outils d'intelligence artificielle internes pour s'emparer des systèmes de l'entreprise. Les chercheurs avertissent que les pirates nord-coréens utilisent massivement l'IA pour rédiger du code, falsifier des documents et générer de fausses identités.
Cependant, derrière ces avantages matériels se cache une réalité implacable. D'anciens employés ont décrit des journées de travail dépassant dix heures, une surveillance constante, des quotas de revenus stricts et des sanctions en cas d'échec. Certains ont fait état de graves détresses psychologiques et de problèmes de santé liés à cette pression permanente.
Malgré cela, les experts estiment que le succès de ce récent braquage ne fera qu'amplifier les ambitions de Kim Jong Un. Ses pirates informatiques ciblent désormais des organisations plus vastes et plus riches, indépendamment de la complexité de leurs barrières de sécurité. Pour le régime, le risque en vaut manifestement la chandelle.





