La manœuvre américaine pour contenir Israël : « Trump a compris que c'est le seul acteur qui peut l'aider »
La Turquie étend son implication au Liban avec l'accord tacite de Trump, qui y voit un contrepoids à Israël. Cette démarche inclut des ententes avec le Hezbollah, une médiation avec la Syrie, la promotion de projets énergétiques et la possibilité de déployer des forces turques au sud du Liban à la place de la FINUL.
La visite du président libanais Joseph Aoun en Turquie le mois dernier pourrait marquer le début d'une implication turque beaucoup plus profonde au Liban — sur les plans politique, sécuritaire et économique. C'est ce qui est affirmé dans un article publié sur le site « Arab News » par le Dr Dania Koleilat Khatib, experte des relations entre les États-Unis et le monde arabe.
Selon elle, la visite d'Aoun à Ankara n'était pas seulement une visite protocolaire, mais faisait partie d'une démarche plus large dans laquelle la Turquie devrait jouer un rôle plus significatif au Liban, cette fois avec le consentement ou du moins l'acquiescement d'éléments internes au Liban et d'acteurs régionaux. L'un des rôles centraux qu'Ankara a déjà joués, selon l'article, a été d'empêcher une confrontation entre le Hezbollah et le président syrien Ahmad al-Shara. Selon elle, la Turquie a ouvert un canal avec le Hezbollah et a œuvré au maintien d'une relation relativement calme entre le Liban et la Syrie.
La tension est apparue, entre autres, après qu'al-Shara a exigé du Liban l'extradition de membres du Hezbollah accusés d'avoir commis des crimes en Syrie. Parallèlement, l'organisation a été accusée de fournir un refuge au personnel du régime d'Assad resté dans la région. Selon Khatib, la situation a approché un point où une confrontation aurait pu se développer, mais l'intervention turque a aidé à neutraliser la menace, et al-Shara est revenu sur sa demande initiale concernant les membres du Hezbollah.
Selon l'analyse, le Hezbollah reste préoccupé par la possibilité d'une intervention syrienne, en partie dans le contexte de la pression croissante du président américain Donald Trump. Dans une telle situation, les relations avec la Turquie sont devenues particulièrement significatives pour l'organisation.
Par le passé, affirme-t-on, le Hezbollah n'était intéressé par aucune puissance régionale qui concurrencerait l'influence iranienne en Syrie ou au Liban. Mais maintenant, il voit la présence turque comme une nécessité. Du point de vue de l'organisation, le lien avec Ankara est important non seulement pour éloigner Damas d'une confrontation avec elle, mais aussi comme un facteur qui pourrait à l'avenir lui fournir une certaine protection contre Israël.
Khatib estime que le Hezbollah comprend que la situation actuelle au Liban est insoutenable. À ce stade, l'organisation jouit encore de la loyauté d'une grande partie du public chiite du pays, mais selon elle, ce soutien n'est pas garanti si la guerre et le déplacement des habitants du sud se poursuivent.
La Turquie comme garante d'un arrangement avec Israël ?
L'un des principaux défis pour le Liban est de trouver une solution qui mettra fin aux combats et permettra aux déplacés de retourner dans leurs foyers dans le sud du pays. Selon Khatib, le Hezbollah lui-même ne peut pas fournir une telle solution, et il comprend que si un quelconque arrangement est conclu avec Israël, un garant de sécurité sera nécessaire. Ici, selon elle, la Turquie pourrait entrer en scène. En tant que membre de l'OTAN, elle pourrait en principe s'intégrer dans une force ou un mécanisme de sécurité qui accompagnerait un futur arrangement. Selon l'analyse publiée dans « Arab News », une présence turque pourrait servir de facteur de dissuasion contre Israël.
Même les camps opposés au Hezbollah au Liban, affirme-t-on, accueillent favorablement la possibilité d'approfondir l'influence turque, car ils y voient un moyen de réduire l'influence iranienne dans le pays. De leur point de vue, c'est aussi une alternative préférable à une intervention syrienne directe, qui pourrait rouvrir des tensions historiques et confessionnelles au sein du Liban.
L'article lie également la démarche au rapprochement des dirigeants libanais avec les États-Unis. Khatib cite Karim Bitar, expert du Moyen-Orient à Sciences Po à Paris, qui a déclaré que le président Aoun et le Premier ministre Najib Mikati « mettent tous leurs œufs dans le même panier » — le panier américain. Selon elle, Aoun ne serait pas venu à Ankara si la démarche n'avait pas au moins le soutien ou le consentement de Washington.
Trump, Erdogan et la tentative d'équilibrer Israël
Khatib accorde également un poids particulier à la relation entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le président américain Donald Trump. Selon elle, d'après ses sources, Erdogan bénéficie du consentement tacite de Trump pour renforcer le statut de la Turquie en tant que contrepoids à Israël dans la région.
Selon l'auteure, Trump comprend bien les limites de la capacité des États-Unis à exercer une pression sur Israël, et par conséquent, le moyen le plus efficace pour lui de contenir Tel-Aviv pourrait être de renforcer un autre acteur régional significatif — la Turquie. Khatib affirme même que les développements récents dans les relations entre la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan renforcent encore le statut régional d'Ankara. Selon elle, la Turquie n'est plus nécessairement perçue comme un concurrent pour l'influence saoudienne, mais comme un pays qui peut la compléter.
La coopération saoudo-turque en Syrie, selon elle, a fait ses preuves et pourrait donc servir de modèle au Liban également. Ankara elle-même attache une importance croissante au Liban. Erdogan a déclaré en juin que la sécurité de la Turquie commence « à Alep, à Damas et à Beyrouth ». Du point de vue de Khatib, cela reflète une perception turque selon laquelle la Syrie et le Liban font partie de l'arène de sécurité directe d'Ankara.
Elle fait également référence aux déclarations en Israël contre la Turquie, et en particulier aux propos de l'ancien Premier ministre Naftali Bennett, qui a affirmé qu'une « nouvelle menace turque émerge » et qu'elle est de nature similaire à la menace iranienne. Du point de vue de l'auteure, la référence israélienne elle-même à la Turquie comme une menace renforce l'importance du Liban pour la sécurité nationale turque.
La lutte se déplace également vers l'énergie et l'électricité
Une autre question centrale est la fin de la mission de la FINUL au sud du Liban, qui devrait prendre fin le 31 décembre. Selon l'article, le départ de la force pourrait créer un vide sécuritaire au sud du Liban et ouvrir la porte à une activité israélienne plus étendue dans la région. L'Allemagne a suggéré le mois dernier d'examiner le déploiement de forces européennes à la place de la FINUL, mais la Turquie pourrait également jouer un rôle dans le nouvel appareil de sécurité.
La question du sud du Liban a également été abordée lors des entretiens qu'Aoun a eus à Ankara, et selon l'article, il a demandé une assistance turque. Khatib estime qu'après le départ de la FINUL, la Turquie pourrait devenir l'un des acteurs clés dans la définition des nouveaux arrangements de sécurité dans la région.
Cependant, l'intérêt turc pour le Liban ne se limite pas à la sécurité. Selon Khatib, le Liban est également important en tant que partie de la lutte plus large pour l'énergie et l'influence en Méditerranée orientale. Les accords de frontière maritime du Liban avec Chypre et la Syrie pourraient affecter la distribution des ressources énergétiques dans la région. L'accord de délimitation maritime avec Chypre, qui a été conclu en 2025 sans consultation avec Ankara, a provoqué la colère en Turquie.
Lors de la dernière visite d'Aoun, la question de la crise de l'électricité au Liban a également été discutée. Selon l'article, deux pistes possibles ont été proposées. La première piste est la fourniture d'électricité depuis la Turquie via la Syrie. La seconde piste est basée sur un câble sous-marin qui reliera la Turquie à la côte syrienne et de là se poursuivra jusqu'à Tripoli, au nord du Liban. La Turquie a même exprimé sa volonté de participer à la reconstruction du sud du Liban, une démarche qui pourrait encore étendre sa présence économique dans le pays.
Le chemin de fer du Hedjaz revient également dans le tableau
Un autre domaine dans lequel le Liban pourrait s'intégrer dans un système régional dirigé par la Turquie et l'Arabie saoudite est le transport. Ankara et Riyad promeuvent des plans pour relier le chemin de fer du Hedjaz, qui est censé connecter l'Arabie saoudite à la Turquie via la Jordanie et la Syrie. À la mi-mai, le Liban a ouvert un appel d'offres officiel pour la planification et la modernisation de la ligne ferroviaire de Tripoli à Al-Aboudieh, dans le nord du pays. L'objectif est de connecter le port de Tripoli au réseau de transport régional, y compris l'itinéraire du chemin de fer du Hedjaz.
Si la démarche est mise en œuvre, elle pourrait ramener Tripoli sur la carte internationale des transports et du commerce et reconnecter le Liban aux routes commerciales terrestres passant par la Syrie, la Jordanie et la Turquie.
En fin de compte, Khatib estime qu'au cours des prochains mois, Ankara occupera une place beaucoup plus significative au Liban. Si jusqu'à présent la Turquie était perçue principalement comme un acteur externe sur la scène libanaise, alors selon l'analyse publiée dans « Arab News », elle pourrait devenir un acteur central dans le système politique, sécuritaire et économique du pays — et en même temps un facteur significatif dans l'équilibre des forces contre l'Iran, la Syrie et Israël.




