L'IRS cible la principale faille fiscale de Wall Street pour les ultra-riches
L'IRS s'apprête à combler une importante faille fiscale utilisée par les fonds spéculatifs pour convertir les pertes d'investissement en déductions de revenus ordinaires pour l'élite américaine.

Pendant trois ans, plus de 150 milliards de dollars ont afflué vers une seule stratégie d'investissement qui promettait aux ultra-riches américains ce qui s'approche le plus de la magie financière : réduire leur facture fiscale sans sacrifier les rendements. Aujourd'hui, l'IRS (l'administration fiscale américaine) envoie le signal le plus clair à ce jour qu'elle entend fermer boutique, assorti d'un avertissement de nature à troubler le sommeil des gestionnaires de fonds : les nouvelles directives pourraient s'appliquer de manière rétroactive, y compris sur des opérations déjà réalisées.
Comment générer des pertes sans réellement perdre
La base est connue sous le nom de récolte des pertes fiscales, une pratique ancienne et bien établie. Un portefeuille d'investissement vend des actions en baisse, fixe une perte à des fins fiscales, et achète à la place une exposition similaire pour rester sur le marché. La perte compense d'autres gains réels et courants et réduit la facture fiscale, sans que le portefeuille lui-même ne change pratiquement. La subtilité des fonds spéculatifs est de le faire à une échelle industrielle : une stratégie long-short détenant simultanément des centaines de positions, certaines pariant sur la hausse et d'autres sur la baisse. Dans un tel portefeuille, il y a toujours des positions perdantes, même lors d'une excellente année. Le fonds les clôture sans cesse, fige la perte et ouvre une exposition similaire à leur place, tandis que les positions gagnantes continuent de progresser sans être vendues et sans générer d'événement fiscal.
Il est important de comprendre : l'impôt ne disparaît pas, il est différé. Les pertes réduisent la facture fiscale d'aujourd'hui, et le gain accumulé dans le portefeuille sera imposé lors de sa vente future. Mais un report de plusieurs années vaut beaucoup d'argent, et quiconque conserve le portefeuille jusqu'à son décès peut le léguer alors que la base fiscale est réinitialisée selon la loi américaine, de sorte que l'impôt différé peut être totalement effacé.
Jusqu'ici, il s'agit de pertes en capital, qui compensent uniquement des gains en capital. Le Saint Graal de Wall Street consiste à transformer ces pertes en pertes ordinaires, qui compensent également les salaires, les bonus et les attributions d'actions. C'est un avantage considérable, car le revenu ordinaire est imposé aux États-Unis à hauteur de 37 % au niveau fédéral, et les gains en capital à long terme à environ 20 % seulement. Pour ce faire, les fonds utilisent des instruments que les règles fiscales américaines classent comme revenu ordinaire, tels que les transactions en devises étrangères et des combinaisons de swaps sur actions avec des contrats à terme. Les transactions sont conçues de telle sorte que les pertes tombent du côté ordinaire du code fiscal et compensent un salaire à 37 %, tandis que les gains tombent du côté des gains en capital réduits.
Le fonds le plus associé à cette démarche est Delphi Plus de AQR, l'un des plus grands fonds spéculatifs au monde, qui gérait 6,6 milliards de dollars au milieu de l'année. Selon des documents divulgués, en 2025, il a généré pour ses investisseurs des pertes fiscales ordinaires s'élevant à 28 % du capital investi. En clair : quiconque a placé 1 million de dollars a obtenu 280 000 dollars de pertes sur papier à déduire de son salaire, sans que l'argent lui-même ne soit réellement perdu.
Un exemple chiffré pour illustrer le mécanisme
Une haute dirigeante de Wall Street reçoit un bonus de 2 millions de dollars. Avec un taux d'imposition marginal de 37 %, la facture fiscale sur le bonus s'élève à 740 000 dollars. Elle investit 3 millions de dollars dans un fonds de style Delphi Plus, qui lui génère une perte ordinaire de 28 % du capital, soit 840 000 dollars sur papier. Cette perte compense l'intégralité du bonus, et sa facture fiscale tombe à zéro. L'argent lui-même bouge à peine : son portefeuille vaut à peu près la même chose, et la perte enregistrée aujourd'hui devrait revenir à l'avenir sous forme de gain en capital, taxé à environ 20 % seulement. En un mot : le stratagème convertit un impôt de 37 % aujourd'hui en un impôt de 20 % un jour, et la différence — des centaines de milliers de dollars en une seule année — reste dans sa poche.
Le régulateur passe des mots aux actes
L'annonce faite lundi par l'IRS constitue une escalade officielle par rapport aux avertissements formulés jusqu'alors uniquement lors de conférences professionnelles. L'autorité a annoncé qu'elle publierait des directives, et prendrait éventuellement des mesures supplémentaires, pour bloquer les transactions utilisées par les gestionnaires de fonds pour générer des pertes sur le revenu ordinaire, pointant spécifiquement du doigt certains types de paris sur les devises et des combinaisons de swaps d'actions et de contrats à terme. Sa formulation est nette : certains de ces fonds semblent motivés principalement par des considérations fiscales, et non par la volonté de générer un véritable rendement économique issu d'une véritable activité d'investissement. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a ajouté pour sa part que le ministère est déterminé à éradiquer les transactions conçues pour éluder l'impôt ou exploiter le code fiscal fédéral.
Dans la même annonce, l'autorité s'en est également prise à une autre astuce populaire : les conversions au titre de l'article 351, par lesquelles les investisseurs injectent des portefeuilles d'actions dans de nouveaux ETF qui diversifient les participations sans générer d'événement fiscal. Des restrictions sont également attendues dans ce domaine.
De l'argent en jeu
Si ces techniques se propagent des ultra-riches à l'ensemble des millionnaires ordinaires, il s'agit d'un intérêt porté sur stéroïdes — un clin d'œil à la célèbre faille fiscale des gestionnaires de private equity —, et le marché potentiel est immense. Certains ont même parié sur ce moment précis : un gestionnaire de fonds short de San Francisco a construit une position entière autour de l'hypothèse que les autorités interviendraient, exactement comme cela se produit actuellement.
À propos, en Israël, ce truc n'aurait pas fonctionné. L'ordonnance sur l'impôt sur le revenu permet de compenser une perte en capital par un gain en capital, et sous certaines conditions par des intérêts et des dividendes sur des titres, mais pas par un salaire. Cependant, cela fonctionne pour les grands acteurs du marché boursier. Imaginez un portefeuille de plusieurs dizaines de millions qui a gagné 10 millions en un an. Il peut mettre en place une stratégie d'options de vente et d'achat sur indices où un côté de la stratégie est en bénéfice de 15 millions et l'autre en perte de 15 millions, et en un instant racheter la position perdante et la revendre. Cela fige une perte colossale tout en laissant une position avec un bénéfice non réalisé sur lequel aucun impôt ne sera payé.
Cette comparaison illustre la valeur de la faille américaine : elle relie deux mondes fiscaux qui sont censés être séparés, les investissements et les salaires, et canalise l'avantage précisément vers les personnes percevant les salaires et les bonus les plus élevés du marché.
AQR est resté silencieux cette semaine, mais a déclaré par le passé qu'il adapte ses stratégies pour opérer dans le respect de l'ensemble des directives et réglementations pertinentes. La question ouverte est désormais double : à quelle vitesse arriveront les directives, et jusqu'où dans le passé elles s'appliqueront. En attendant, les gestionnaires de fonds du centile supérieur découvrent que même le Saint Graal a une date de péremption.




