Comment la modernité a transformé notre rapport perdu à l'odorat
Deux nouveaux essais examinent comment l'aseptisation du monde moderne et l'essor technologique ont affaibli notre capacité à interpréter les odeurs qui nous entourent.

Il y a moins d'un siècle, l'univers olfactif jouait un rôle central dans la vie quotidienne. Les vêtements, les professions et le statut social se devinaient souvent à l'odeur avant même qu'une parole ne soit prononcée. L'urbanisation moderne, la réfrigération, les égouts et les désodorisants ont largement aseptisé notre environnement, éliminant les miasmes du passé au profit de l'hygiène et du confort.
Pourtant, cet assainissement s'est accompagné d'une perte culturelle : notre capacité à utiliser et à interpréter les odeurs comme source d'information. C'est le constat dressé par deux ouvrages récents : « Sniff: A History of Smells » de l'historien William Tullett et « Smell: The Tale of a Fading Sense » de l'architecte Bjørn Berge. Tandis que Tullett propose une vaste fresque historique, Berge livre un recueil plus éclectique et ludique mêlant chimie, histoire et souvenirs.
L'effacement de la culture olfactive
Les deux auteurs s'accordent à dire que l'humain moderne n'a pas perdu biologiquement l'odorat, mais qu'il a développé une sorte d'illettrisme olfactif. Jadis, le nez servait à évaluer la fraîcheur des aliments, à repérer un danger imminent ou à identifier une activité artisanale. Aujourd'hui, les étiquettes, les normes sanitaires et la technologie se substituent à cette perception sensorielle directe.
Tullett illustre cette évolution à travers des épisodes historiques marquants. Dans le Paris médiéval, un dignitaire ecclésiastique comparait l'odeur des bibliothèques à celle des échoppes d'épices. Des siècles plus tard, en 1978, cet arôme enivrant a poussé un homme à voler de précieux ouvrages à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, déclarant à la police que l'odeur des livres lui donnait irrésistiblement envie de les emporter.
Industrialisation et fardeau environnemental
L'essor industriel a profondément transformé le paysage olfactif, remplaçant les effluves traditionnels par la pollution chimique. La fabrication du papier, par exemple, a longtemps généré des nuisances olfactives spectaculaires. Dans les années 1940, les rejets industriels dans une rivière du Maine étaient si nauséabonds que des enfants vendaient des pinces à linge aux passants.
Tullett souligne également la dimension sociale de ces nuisances : aux États-Unis, les usines polluantes étaient souvent implantées dans des quartiers défavorisés, contraignant les populations marginalisées à supporter un lourd tribut sensoriel.
Les odeurs du corps et du pouvoir
Berge explore quant à lui les dimensions sociales et érotiques du parfum. Au XVIe siècle, certaines femmes portaient une pomme pelée sous l'aisselle pour s'imprégner de leur propre odeur avant de l'offrir à un amant. Napoléon aurait quant à lui demandé à Joséphine de ne pas se laver avant son retour de campagne afin de retrouver son odeur naturelle.
En temps de guerre, l'odorat pouvait devenir une question de survie. Durant la guerre du Vietnam, les combattants du Việt Cộng parvenaient à repérer les troupes américaines grâce à l'odeur de leurs savons et de leur alimentation riche en produits laitiers.
Si le monde moderne est devenu plus agréable à respirer, il a modifié notre rapport intime au monde. Nous ne sentons plus le lait pour savoir s'il est frais, nous lisons sa date de péremption. La technologie a suppléé l'odorat, transformant notre rapport intuitif à l'environnement.





