Maroc : Un ex-chef du renseignement soupçonné de la fuite de 70 000 agents de sécurité
L'ex-responsable du renseignement marocain Mehdi Hijjaoui est soupçonné d'avoir orchestré la fuite des données de 70 000 agents et de détenir des secrets sur l'espionnage Pegasus visant Pedro Sánchez.

Un ancien haut responsable du renseignement marocain, autrefois considéré comme l'un des hommes les plus influents de l'appareil de sécurité du royaume, est aujourd'hui soupçonné d'être devenu l'une des plus grandes menaces pour la monarchie. Le journal espagnol ABC a révélé lundi que Mehdi Hijjaoui, ancien numéro deux du renseignement extérieur marocain, serait l'instigateur de la fuite massive des données personnelles de plus de 70 000 agents de sécurité marocains.
Hijjaoui, ancien directeur adjoint de la Direction Générale des Études et de la Documentation (DGED), a longtemps été perçu comme le « golden boy » du renseignement marocain. Il a gravi les échelons de la DGED jusqu'à son éviction en 2014, sur fond de luttes d'influence entre le renseignement extérieur et la sécurité intérieure. Il a ensuite servi de conseiller direct à Fouad Ali El Himma, conseiller principal du roi Mohammed VI et figure clé du pouvoir au Maroc.
Escalade et fuite rocambolesque
Les relations avec le pouvoir se sont progressivement détériorées. Hijjaoui est devenu la cible d'une campagne de harcèlement comprenant des accusations de diffamation, des poursuites judiciaires contre une vingtaine de ses proches et des pressions sur sa famille. Le conflit a culminé après la publication par Hijjaoui d'un document révélant des secrets de la cour royale, un acte perçu comme une déclaration de guerre par ses rivaux au sein de l'appareil sécuritaire.
En 2024, alors que son épouse et sa fille en bas âge étaient visées, Hijjaoui a fui le Maroc, emportant avec lui des documents hautement confidentiels accumulés durant sa carrière. Il s'est d'abord rendu en France, tandis que le Maroc émettait un mandat d'arrêt international à son encontre pour fraude, escroquerie et falsification de documents.
Il a ensuite rejoint l'Espagne, où il a été arrêté et présenté devant l'Audience nationale dans le cadre d'une procédure d'extradition. Le tribunal a décidé de le laisser en liberté surveillée mais a confisqué son passeport. Malgré des tentatives pour le convaincre de retourner volontairement au Maroc, il a réussi à s'enfuir d'Espagne quelques jours plus tard.
Sa fuite s'est apparentée à une véritable opération de renseignement. Avec l'aide d'anciens collaborateurs des services espagnols, Hijjaoui a quitté l'Espagne sous une fausse identité, combinant un trajet en bateau et un vol en jet privé. Après avoir atteint la Turquie, il s'est volatilisé. Visé par une notice rouge d'Interpol, ses proches ont confié à ABC qu'il se trouve hors d'Europe et change fréquemment de cachette par crainte pour sa vie.
Une fuite de données sans précédent
La traque a pris une nouvelle dimension. Selon ABC, les proches de Hijjaoui confirment qu'il est à l'origine de la transmission des données publiées le mois dernier par le groupe de hackers « Jabaroot ». Cette fuite concerne les données personnelles de 70 381 agents de la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST) et de la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN). Les médias espagnols ont qualifié cet événement de plus grave faille de sécurité de l'histoire du Maroc.
Les services de renseignement européens analysent actuellement ces documents. Les premières vérifications indiquent que les listes de noms sont authentiques et que certains agents sont connus des services européens, bien que certaines données soient anciennes. Les documents contiennent également des informations sur les opérations de sécurité marocaines près de l'enclave espagnole de Ceuta lors de la crise migratoire de juillet. « Jabaroot » a menacé de publier d'autres documents prouvant l'implication de hauts responsables marocains.
L'ombre de l'affaire Pegasus
Les informations les plus sensibles détenues par Hijjaoui concerneraient l'affaire d'espionnage « Pegasus ». Dans les publications espagnoles, il est présenté comme « l'architecte technique » présumé de la campagne d'espionnage menée contre l'Espagne à l'aide du logiciel de la société israélienne NSO Group. Cette opération avait ciblé le téléphone du Premier ministre Pedro Sánchez ainsi que d'autres hauts responsables espagnols. Le Maroc a toujours nié toute implication.
Les soupçons sur la détention de ces données par « Jabaroot » ont été relancés après que le groupe a publié sur Telegram la question suivante :
« Qui est intéressé par les données Pegasus sur Pedro Sánchez ? »
Bien qu'il n'existe aucune preuve publique que le groupe possède ces données, les experts estiment que Hijjaoui détient personnellement des éléments extraits des téléphones piratés.
C'est l'une des raisons majeures pour lesquelles Rabat cherche activement à le localiser. Des sources ont indiqué à ABC que Hijjaoui détient des secrets d'État non seulement sur le renseignement marocain, mais aussi sur le roi Mohammed VI et sur des affaires de corruption impliquant de hauts dirigeants. Ces sources le décrivent comme une « menace directe » pour le souverain.
Selon les rapports, l'objectif de Hijjaoui n'est pas de nuire à l'Espagne, mais d'utiliser ces informations pour déstabiliser le régime marocain et provoquer un changement de pouvoir. L'ancien haut responsable est ainsi devenu l'homme le plus recherché par le royaume qu'il a servi.



