Berry Sakharov : l'icône rock qui unit l'Orient et l'Occident
Le nouvel album de Berry Sakharov, 'L'échelle de l'amour', interroge le statut unique du musicien en Israël. Entre retenue vocale, enracinement culturel et fusion électro-orientale, l'artiste incarne la voix intemporelle du pays.

Le nouvel album de Berry Sakharov est arrivé la semaine dernière auprès d'un public qui n'aborde pas son œuvre comme celle d'un artiste ordinaire. Sakharov est presque immunisé contre la critique journalistique cherchant à savoir s'il s'agit véritablement de l'un de ses meilleurs disques. Même si la réponse était négative, son statut demeurerait intact.
Depuis plus de trois décennies, Sakharov est simplement « Berry », l'un des rares musiciens en Israël dont le nom est devenu un véritable titre. Il possède un catalogue que peu de ses pairs peuvent égaler, bien qu'un catalogue fourni n'explique pas à lui seul son aura. Il y a des mélodistes plus doués, des virtuoses plus accomplis, des paroliers plus profonds et des chanteurs dotés d'une tessiture plus impressionnante. Pourtant, tant d'Israéliens n'aiment pas seulement Berry : ils l'adorent. « L'échelle de l'amour », son premier album en quinze ans, offre l'occasion idéale de s'interroger sur les raisons de cet attachement.
Des racines profondes
La réponse commence par la voix. Il y a dans le chant de Sakharov un pathos presque dangereux. Il peut interpréter une phrase quotidienne (« Viens à la maison, le dîner est prêt ») comme s'il s'agissait d'un tournant dramatique majeur. Il étire un mot, y dépose un poids considérable, faisant de chaque vers une proclamation. En ce sens, il s'inscrit dans une fascinante tradition israélienne de chanteurs qui ne craignent pas le pathos, mais ont trouvé leur propre manière de l'ancrer.
Chez Zvika Pick, par exemple, le pathos devenait un véritable spectacle théâtral. La théâtralité, les tenues, la coiffure, les gestes — tout signalait à l'auditeur qu'il s'agissait d'un show, intégrant l'émotion excessive à l'esthétique même. Chez Shlomo Artzi, le pathos a pris une forme inverse, plus épurée : murmures, phrases hachées, demi-mots, sourire en coin et conscience de soi. Il cherche la grande émotion tout en laissant à l'auditeur une soupape de sécurité.
Sakharov opte pour une autre voie. Il enracine son pathos par la retenue. La voix est rauque, l'interprétation lourde, parfois presque stoïcienne. C'est un paradoxe apparent : comment être à la fois empli de pathos et retenu ? Sakharov livre le premier à l'extrême, mais distille le second avec une infinie sobriété.
Une fusion naturelle
Cette enracinement ne se limite pas aux textes. L'Orient est profondément enraciné dans la musique de Sakharov, bien au-delà du simple ornement ou du folklore. Dans « Moment de vérité », issu du nouvel album, le morceau traverse plusieurs langues en quelques minutes. Il s'ouvre sur un groove occidental cosmopolite, glisse vers des sonorités hip-hop, et lorsque surgissent les grands mots — « moment de vérité », « tikkun », « nigun » —, la musique adopte soudain la couleur moyen-orientale de la gamme mineure harmonique.
Contrairement à d'autres compositeurs qui plaquent cet effet comme un déguisement, Sakharov l'intègre naturellement à sa palette sonore. L'orientalisme et le pathos s'entrelacent. Il parvient à marier des mots puissants, des sons anciens et des images bibliques à des guitares, des battements et des machines sans jamais trahir aucune des deux rives. Il propose une identité israélienne où l'Occident et l'Orient cohabitent en parfaite harmonie.




